CRAINHEM - Le 29 mars 2009
Les trois bourgmestres de la périphérie envoient une troisième demande de nomination au Ministre Keulen
Interview exclusive d'Arnold d'Oreye de Lantremange,
Bourgmestre faisant fonction de Crainhem
Dans quel contexte juridique global s’inscrit votre troisième demande de nomination à la fonction de bourgmestre ?
La présentation de ma candidature à la fonction de bourgmestre, pour la troisième fois, s’inscrit dans la même logique que les fois précédentes. Primo, nous ne voyons pas pourquoi nous devrions être rejetés à partir du moment où les 3 bourgmestres sont soutenus par leur majorités respectives. Secundo, nous avons la majorité dans les conseils communaux. Tertio, nous ne nous considérons pas du tout en infraction à partir du moment où nous respectons la législation fédérale et où nous respectons les avis de la Commission permanente de contrôle linguistique. Et notre troisième présentation est encore confortée par les recommandations formulées par le Conseil de l’Europe qui a souligné le caractère disproportionné de cette sanction de non nomination. Il faut également rappeler que le Conseil de l’Europe recommande à la Belgique de modifier la législation appliquée en Flandre qui consiste à mettre les bourgmestres sous tutelle directe, ce qui est contraire à la Charte de l’autonomie locale ratifiée par la Belgique le 25 août 2004.
Les recommandations du Conseil de l’Europe constituent-elles un élément suffisant pour faire évoluer les choses dans ce dossier ?
J’ose l’espérer. Mais si cela n’évolue pas, ce sera une démonstration claire du refus de la Flandre de rencontrer les dispositions européennes. La Flandre sera à nouveau montrée du doigt et cela mettra en lumière que celle-ci ne respecte pas toujours la démocratie dans sa plénitude.
Si l’on devait classer par ordre d’importance les motifs qui justifient cette démarche, quels seraient-ils ?
Ce qui me motive est ma conviction profonde que le droit démocratique doit être respecté. La volonté populaire, celle des conseillers communaux doivent être respectée. Plus fondamentalement encore, notre combat a pour but de mettre l’accent sur les problèmes de la périphérie. Nous avons été des catalyseurs. Toute la presse internationale est venue. La presse s’interroge. Les médias sont très sensibles au problème de la non nomination des bourgmestres. C’est une occasion de rappeler qu’il existe un problème très profond de la périphérie où on voit bien que la Flandre vise, de plus en plus, à éradiquer les droits des francophones. Mon combat, sur le fond, n’est pas du tout « contre » qui que ce soit mais pour défendre et faire valoir des droits que nous avions et que l’on veut nous enlever petit à petit.
Quelle vision d’avenir à moyen et long terme entretenez-vous pour la commune Crainhem ?
Je crois qu’il faut toujours un peu rêver et savoir garder des utopies. Le rêve est une source d’espérance. Mon espérance est simple : voir la commune de Crainhem être attachée à la Région bruxelloise. Je vois que cette idée a pénétré dans presque tous les partis francophones à présent. Je crois que c’est une idée qui évolue car c’est la seule bonne solution. Le rattachement à Bruxelles permettra de mettre les deux communautés présentes à Crainhem sur un pied d’égalité. La communauté flamande de notre commune ne perdra aucun droit. S’il ya bien un lieu où les minorités sont protégées, c’est dans la Région bruxelloise ! Y compris aux échelons communaux. Et pour les francophones, cela représente la liberté de l’enseignement, la possibilité de bénéficier sans aucune restriction de toutes les infrastructures sociale, culturelles, sportives, médicales de la Région bruxelloise. Nous pourrions bénéficier de nombreux subsides que nous n’avons pas actuellement. Actuellement, il faut comprendre que lorsqu’il s’agit d’obtenir des subsides pour la commune de Crainhem, nous devons nous adresser à des responsables politiques, à la Région flamande ou à la Province du Brabant flamand, qui appartiennent à des partis qui nous sont tous farouchement opposés. De toute manière, les subsides ne sont attribués qu’aux activités intégralement flamandes.
Dans la boule de cristal, en cas de réunion de Crainhem à la Région bruxelloise, peut-on voir aussi quelque chose de positif pour la population néerlandophone de Crainhem ?
Hormis la symbolique d’un détachement de la Région flamande, il faut voir que le fait de rejoindre la Région bruxelloise ne signifiera absolument pas une perte de droit pour les flamands de Crainhem. Cela permettra par contre de renforcer la minorité flamande qui vit en Région bruxelloise. A Bruxelles, il faut noter qu’il est possible de garantir la présence d’un échevin flamand. Les communes bruxelloises qui en font la demande reçoivent des subsides complémentaires de la Région flamande. Bon, c’est un peu étrange de pouvoir acheter un droit … Mais cela ne me dérangerait pas. Je n’ai rien contre la présence garantie d’un échevin flamand à Crainhem, dans la mesure où nous serions rattachés à la région bruxelloise. Il y a 20% de la population de Crainhem qui est d’expression flamande. Quand il faut faire des mariages de personnes flamandes, quand il s’agit de questions culturelles, on a beau être bon bilingue et faire tous ses efforts, ce n’est pas la même chose que s’il s’agit d’un échevin flamand. Un francophone n’aura peut-être pas toujours le sens des nuances. Or les gens ont droit à avoir un discours qui contient toute la richesse de vocabulaire nécessaire quand il s’agit d’apporter du réconfort, de l’amabilité, une parfaite courtoisie.
Quel pronostique faites-vous au sujet des négociations institutionnelles qui devraient normalement reprendre après les élections régionales ?
C’est très difficile à dire. Il faut attendre de voir le résultat des élections. C’est à ce moment là que l’on verra si la Belgique compte de véritables hommes d’Etat qui veulent trouver une solution pour assurer l’avenir du pays. Et, à mon avis, cela dépendra surtout du résultat des élections en Flandre. Le Vlaams Belang, la NVA et la Liste De Decker proclament de façon haute et claire que la Belgique doit éclater et réclament une Flandre indépendante. Il faut savoir que les partis nationalistes représentent un tiers des élus flamands aujourd’hui. S’ils renforcent encore leur position, la pression va augmenter.
Vous sentez-vous soutenu dans vos efforts par l’ensemble des formations politiques francophones ?
Je me réjouis de voir que les quatre partis francophones ont, jusqu’ici, souvent évoqué qu’il y a tout de même un problème avec la non nomination des bourgmestres francophones en périphérie. Ceux-ci ont respecté la loi. Et quand on entend que les bourgmestres flamands qui boycottent les élections européennes ne seront pas sanctionnés, c’est énorme ! Je dois dire que je constate, avec plaisir que les quatre partis francophones s’expriment à l’unisson sur ce sujet.
Quelles personnalités politiques en Flandre vous semblent être les mieux capables de faire sortir « par le haut » le pays confronté à une aussi profonde remise en cause de son équilibre institutionnel ?
La question est difficile. Aujourd’hui, à la veille des élections, je n’entends pas de voix flamandes qui se démarquent. Même des personnalités comme Herman De Croo restent très silencieuses et prudentes. Peut-être y a-t-il certains flamands éclairés qui finiront – mais à la dernière minute et en tout cas après les élections - par reconnaître qu’il n’y a que des problèmes à garder nos communes en Flandre. Certains finiront peut-être par dire « fichez-nous la paix avec toutes ces communes de la périphérie où il y a 80% de francophones et prenez-les ». Il leur faudra du courage. Mais ils pourraient reconnaître que ce problème des communes à facilités de la périphérie est devenu insupportable et qu’il est temps d’y mettre un terme une bonne fois. La Flandre a beau dépenser des millions pour promouvoir le flamand et multiplier les restrictions, C’est sans résultats. A mon avis, la francisation dans nos communes est de toute façon irréversible.
Un des motifs pour lesquels on refuse en Flandre le principe de l’élargissement de la Région bruxelloise, c’est la crainte de voir celle-ci se distancier ensuite de la Région flamande, alors qu’il s’agit pour elle d’un indispensable moteur économique. Mais une telle distanciation serait-elle selon vous crédible ? N’est-elle pas tout simplement impossible ?
Je ne vois pas pourquoi la Flandre serait gênée par une collaboration avec la Région bruxelloise qui se déroulerait sur un pied d’égalité. Nous avons beaucoup de choses en commun. Je ne crois pas à la scission de la Belgique. Et d’abord, je ne la souhaite pas du tout. Il faut se faire respecter en tant que Région, c’est élémentaire. Si la volonté de respecter la Région bruxelloise en la mettant sur un pied d’égalité n’existe pas, c’est alors qu’il y a des arrière-pensées … Dans la mesure où les flamands respectent la région bruxelloise, il n’y a aucune peine à collaborer.Travailler sur un pied d’égalité entre Régions, entre adultes responsables, plutôt que de voir la Flandre tenter constamment de mettre au pas la périphérie avant de faire ensuite la même chose pour Bruxelles, serait très heureux pour la Belgique. Mais je crois que le fédéralisme en Belgique est mort. La Flandre veut le confédéralisme et les francophones ne pourront pas indéfiniment lui dire non. Il faut rencontrer ce besoin de la Flandre mais tout cela se négocie et il faudra marchander pour faire respecter nos droits.
Mais quelle forme de confédéralisme pourriez-vous accepter dans le cadre d’un accord négocié ? Que signifie au juste ce mot pour vous ?
Il existe en effet quantité de livres sur ce sujet. En gros, pour moi, c’est donner un maximum de pouvoir aux états fédérés. Quant à l’état fédéral, il doit recevoir les pouvoirs et compétences que les états fédérés veulent bien lui donner. C’est donc l’inverse de la situation actuelle. A l‘image de ce qui se passe en Suisse.
C’est pratiquement mot à mot la définition donnée par le Ministre-Président Kris Peeters dans sa définition d’une « révolution copernicienne » visant à mettre fin au fédéralisme …
Oui. Sa définition d’un confédéralisme comme « révolution copernicienne » ne me gêne pas. Dans les années à venir, il faudra régler de grands problèmes comme la répartition de la dette, les pensions etc.
En maintenant la solidarité interpersonnelle ?
Moi, je crois qu’il faut la maintenir.
La problématique de votre nomination date de fin 2006. Une crise économique pratiquement sans précédent est survenue entretemps. Cela conditionne-t-il votre état d’esprit ?
La priorité est de résoudre la crise. Il faut des plans de relance qui réactivent la machine économique. Il faut aussi des lois qui encadrent les institutions financières qui ont pris des risques démesurés par rapport auxquels plus personne ne se retrouve. L’état doit jouer un rôle régulateur. C’est le point de départ. Ensuite, je crois que la demande de réformes institutionnelles viendra immanquablement du côté flamand puisqu’ils sont demandeurs. On ne va pas y échapper. Mais cela me paraît être une priorité de marquer un tempo. A court terme, en tout cas. C’est vrai que les gens sont pour le moment beaucoup plus préoccupés par l’instabilité économique et la crise financière. Mais je constate au vu des différents témoignages que la situation incofortable de la périphérie énerve de plus en plus les habitants de nos communes.
Un courant régionaliste est apparu à Bruxelles qui est peu favorable à l’idée de faire de l’élargissement de Bruxelles une priorité. Qu’en pensez-vous ?
C’est vrai, malheureusement, qu’il y a une certaine expression à Bruxelles du repli sur soi. Je le déplore. Mais cette idée de ne pas aller à l’encontre de la volonté de la Flandre correspond à une ambigüité de vouloir sauver la Belgique à n’importe quel prix. Je pense qu’ils se trompent. Quand il s’agit d’aboutir à un accord, on ne peut prendre appui que sur ce qui résiste.
gvody
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