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WOLUWE-SAINT-PIERRE - Le 9 mars 2010

 

 

 

Interview de Réginald de Terwangne

Policier et médecin des âmes à Stockel

 

 

 

A Stockel, vous êtes désormais bien connu de la population qui sait qu'un policier tout particulier veille sur sa tranquillité en faisant usage d'une méthode très inhabituelle basée, notamment, sur la distribution de trèfles à quatre feuilles. Pour beaucoup, vous faites un peu figure de sage. Comment se fait-il que vous ayez choisi d'être policier ?

 

J'ai 53 ans et je suis entré dans la police, un peu par hasard, il y a une vingtaine d'année. Aussitôt que j'ai reçu mon uniforme, je me suis présenté devant mon Commissaire. Je me souviens lui avoir dit que j'agirais avec beaucoup de respect pour la profession de policier mais que j'agirais également toujours avec cœur et avec le sens de l'humain. J'avais choisi le métier de policier pour être au service de l'Autre. Comme disait ma grand-mère, le mot "paix" est le plus beau du dictionnaire. Comme gardien de la paix, j'estime que mon devoir est de me servir de mon uniforme pour maintenir la tranquillité des citoyens.

 

Réginald de Terwangne, Inspecteur de police à Stockel
devant l'antenne de police située dans les galeries du Stockel Square

 

Il y a certainement des moments difficiles pour maintenir cette paix …

 

Je constate que les comportements violents ont augmenté sensiblement depuis environ une dizaine d'années. Je dois régulièrement intervenir pour calmer des débuts de bagarres entre jeunes. J'y parviens presque toujours par la parole. Il m'arrive de lever de ton, jamais de crier car ce serait une marque de faiblesse. L'autorité passe aussi beaucoup par le regard. Parfois, face à des comportements très récalcitrants, je dois faire appel à la patrouille mais c'est excessivement rare. Dans certaines interventions, je suis obligé d'être ferme. Mais j'essaie toujours d'utiliser le gant de velours plutôt que le gant de boxe. J'ai l'avantage de bien connaître les jeunes qui viennent ici. Ils me connaissent aussi et je parviens à faire beaucoup de choses avec le dialogue. J'ai pu constater, lorsqu'il y a une nouvelle tête qui apparaît au sein des différents groupes de jeunes présents ici, que les autres lui expliquent qu'ils me connaissent et que cela facilite le retour au calme. En tout cas, depuis que l'antenne de police dont j'ai la charge dans ces galeries du Stockel Square a été créée, les délits ont largement diminué.

 

Vous avez également une mission de police de proximité, ici à Stockel. Dans le quartier, beaucoup de gens vous connaissent comme quelqu'un avec qui il est possible d'établir facilement un dialogue où il sera parfois question de morale, de philosophie de la vie, de spiritualité …

 

J'ai en effet une manière assez personnelle d'entretenir des contacts avec la population. Au fil des années, j'ai pu constater qu'il y a une attente de plus en plus grande de la population pour toutes les choses qui concernent le bien-être de l'esprit. C'est pour moi quelque chose de très important. Si on en arrive à une société qui est de plus en plus en querelle avec elle-même, il faut essayer de rétablir l'équilibre, de remettre les pendules à l'heure. Je vois cela comme un retour à la source de l'humain. Au tout départ, un bébé va commencer par vous sourire. Tout comme un enfant ne commencera pas à exprimer ce qu'il ressent en faisant un bras d'honneur. Je pense que l'être humain doit chercher en lui-même tout ce qui peut lui servir au niveau relationnel. En ce qui me concerne, par exemple, j'essaye de trouver en moi ce qui peut m'être utile dans l'exercice de ma profession de policier. Tout cela relève du respect d'Autrui. La réflexion spirituelle n'est pas absente dans mon métier. Mais j'ai de bons contacts avec des personnes de toutes croyances ou même avec des personnes qui ne sont pas croyantes. Il ne faut pas chercher les différences entre les uns et les autres. Nous sommes passagers, pour un temps seulement, de cette petite planète. Autant essayer de nous rendre la vie la plus agréable possible, tous ensemble. En règle générale, je suis contre toute forme de violence. Mais, il faut parfois faire preuve d'une certaine fermeté à l'égard de personnes qui manquent de respect aux autres. En ce qui concerne le problème de la violence chez les jeunes que je suis amené à côtoyer, je crois qu'il est important d'essayer de les raisonner. Se montrer trop dur, dès le départ, avec les jeunes qui se montrent agressifs n'est pas le mieux. J'entends trop souvent dire que lorsque des jeunes sont violents, c'est de la cause de ceci ou de cela. Il y a en fait une accumulation de causes qui conduisent à des perturbations. Le dialogue doit être un élément parmi d'autres pour contribuer à améliorer les choses. Je crains que le problème de la violence chez les jeunes soit un phénomène général qui risque de s'aggraver dans le futur, notamment par cause du manque de dialogue. Le fait que certains aient la possibilité de parler avec un policier, je pense que c'est quelque chose d'important.

 

Est-ce qu'offrir un trèfle à quatre feuilles est un moyen efficace pour établir un dialogue avec des jeunes qui posent problème ?

 

Ce n'est évidemment pas possible avec les jeunes qui se montrent les plus violents. Mais il m'est arrivé à de multiples reprises d'offrir des trèfles à quatre feuilles à des jeunes en difficulté. C'est une façon de leur dire que je veux qu'ils s'en sortent dans le futur. Je leur dis que tout le monde peut faire des erreurs à un moment donné, moi y compris. Je leur conseille de se remettre sur les bons rails, de se reprendre en main et de viser à faire quelque chose de positif de leur vie. Avec un bon nombre, cela marche. Avec d'autres non. Mais souvent, un regard, une poignée de main, cela suffit pour faire beaucoup. C'est une question d'attitude, d'ouverture. Une fois, un jeune garçon est venu vers moi en me disant "Monsieur l'agent, cela fait longtemps que je vous observe. J'ai envie de vous parler parce que j'ai un problème de drogue". J'ai essayé de lui expliquer que la drogue, c'est une emplâtre sur une jambe de bois, en lui disant qu'il serait bien pour lui d'essayer de diminuer petit à petit et, un jour, d'arrêter. Un an plus tard environ, il revient vers moi fièrement en me disant qu'il a déjà réduit sa consommation des deux tiers. Je l'ai félicité en lui disant que le dernier tiers serait sans doute le plus difficile mais que nous fêterions sa réussite ensemble. J'essaye d'être quelqu'un de proche. Une autre fois, je croise un jeune en difficulté avec qui j'avais déjà eu des contacts. Il vient vers moi pour me saluer et la bande qu'il accompagnait commence à lui lancer "Tu parles avec les flics, toi maintenant !". Il leur a répondu : "celui-ci ce n'est pas un policier, c'est un ami". Je trouve cela génial. Evidemment, tout policier ne peut pas toujours agir comme de cette façon. Mais un agent de quartier qui prend le temps de se faire connaître de la population est mieux placé pour produire des efforts de ce genre et cela en vaut la peine.

 

Des trèfles à quatre feuilles, vous en offrez souvent à de simples contrevenants. Avez-vous une idée de la quantité déjà distribuée ?

 

J'ai commencé il y a quatorze ans à peu près. J'ai offert le tout premier lors d'une visite à des personnes qui avaient été cambriolées. Je venais d'en voir un par hasard dans la pelouse devant leur maison. Ils ont accueilli ce présent avec à la fois étonnement et un petit sourire. En remontant leur rue, je me souviens en avoir trouvé six ou sept autres que j'ai cueillis et conservés dans une feuille de papier pliée. J'ai donné le second trèfle à quatre feuilles à une personne dans la rue qui avait l'air triste. Sa réaction vraiment très positive m'a surpris. Et j'ai continué. Je pense avoir distribué environ 25.000 trèfles à quatre feuilles à ce jour. Cela a fait tache d'huile. Très souvent, de jeunes enfant viennent vers moi pour m'en demander parce que leur papa ou leur maman en a déjà reçu un. J'en ai donné à l'occasion de baptême. Mes premiers "clients" sont des nouveaux nés. La personne la plus âgée a reçu un trèfle à quatre feuilles pour son 101ème ou 102ème anniversaire. Tout le monde y a droit, du moment qu'il y a possibilité d'établir une relation positive. Je n'en n'offre évidemment pas à un voleur qui vient d'arracher un sac.

 

Cela représente un travail énorme ! Combien de temps consacrez-vous à la recherche de trèfles à quatre feuilles ?

 

On ne peut en trouver que de mars à octobre. Je crois qu'en moyenne je peux en cueillir une vingtaine par heure. Mon record est d'avoir trouvé 96 trèfles à quatre feuilles en 1h30. A l'inverse, il m'est arrivé une fois d'avoir consacré 1h10 pour en trouver un seul.

 

Arrive-t-il parfois que des personnes à qui vous offrez un trèfle à quatre feuilles ne réagissent pas positivement ?

 

Je dirais qu'une vingtaine de personnes seulement ont refusé en disant que cela ne les intéressait pas. C'est une méthode pour entamer le dialogue avec les gens qui marche.

 

Et quelles sont vos meilleures expériences suite à des contacts établis par cette méthode ?

 

Un de mes plus beaux souvenirs porte sur un SDF à qui j'avais donné un trèfle à quatre feuilles. Un jour, je le vois plonger vers moi. Il me rappelle les circonstances dans lesquelles je le lui avais offert. Heureux comme tout, il avait besoin de me dire qu'il avait réussi à se réinsérer dans la société. Je crois que je lui avais offert non pas un porte chance mais quelque chose qui lui avait donné de l'espoir. Des gens me disent parfois "chouette, je vais jouer au lotto !". Mais non. Le trèfle à quatre feuilles symbolise l'espoir, la main tendue. Dans l'ensemble, tout être humain est sensible. Un geste amical peut complètement métamorphoser la journée d'une personne triste. Parfois même au delà.

 

Outre les gens tristes et en difficultés, offrez-vous parfois des trèfles à quatre feuilles à des personnes importantes ou célèbres ?

 

Quelques ministres ont déjà reçu le leur. Mais j'ai surtout eu énormément de plaisir à envoyer un trèfle à quatre feuilles au Roi. J'ai reçu un très gentil mot de remerciement. J'ai trouvé assez amusant de le lui envoyer car, en quelque sorte, c'est lui qui est le plus haut gradé et se trouve tout au sommet dans ma hiérarchie. Je lui avais adressé ce cadeau avec beaucoup de respect exprimé dans une lettre que j'avais écrite … avec une véritable plume d'oie trempée dans un encrier. C'est le genre de tout petit détail que j'aime bien.

 

Photographie de Réginald de Terwangne

 

En plus d'être policier et humaniste, vous êtes sans doute un peu poète et artiste. Je sais que vous avez rédigé un petit opuscule. Pourriez-vous me citer une de vos maximes ?

 

Il y en a une qui s'applique à mon avis dans beaucoup de circonstances : "On peut offrir mille et un présent donnant illusion de bonheur. Mais n'est-il cependant de plus beau cadeau que d'offrir un peu de son temps et d'y mettre tout son cœur".

 

Mais sur ce livre, le nom de l'auteur ne figure pas. Pourquoi ?

Non. Chacun qui le souhaite peut faire siennes les phrases qu'il contient. Ma signature poétique est le trèfle à quatre feuilles. Je travaille en ce moment à un second ouvrage. Je dessine aussi et je prends des photos. J'offre ce que je fais à certaines personnes lorsque je pense que cela peut les aider. Nous arriverions sur cette planète à beaucoup de choses dans la vie si nous parvenions à être nous-mêmes et à rester simples. Je crois que beaucoup de gens pensent comme moi. Il y a notamment quelqu'un pour qui j'ai énormément d'admiration, c'est le Père Gilbert.

 

Avez-vous déjà eu l'occasion de rencontrer le Père Gilbert, celui que l'on appelle "le prêtre des loubards", ce qui est tout de même une référence morale remarquable lorsqu'elle est citée par un policier ?

 

Malheureusement je n'ai pas encore eu ce privilège. J'espère pouvoir un jour le rencontrer. Le simple fait de le voir, même sans lui parler, me ferait un immense plaisir. Je lui ai envoyé un trèfle à quatre feuilles pour son foyer de jeunes, sur un panneau avec une inscription qui disait tout simplement "Bonne journée !", mais rédigée en vingt-cinq langues différentes.

 

Comment réagit votre hiérarchie par rapport à votre démarche ?

Ma hiérarchie s'est à deux reprises interrogée sur ma méthode. Mais comme ils ont constaté que les résultats étaient positifs, ils m'ont laissé faire. Ce que je fais donne une image positive de la police. J'ai également de très bons contacts avec mes collègues de la zone de police Montgommery, tout comme avec ceux de la zone voisine Wokra avec qui je suis toujours heureux de communiquer.

 

Etes-vous un policier heureux ?

 

On pourrait me proposer un salaire quatre fois supérieur au mien pour un emploi dans un bureau. Cela ne m'intéresse pas car mon travail est dans la rue. On m'a souvent reproché d'être trop idéaliste. Est-ce une qualité ? Est-ce un défaut ? Je dirais que c'est les deux à la fois. Mais mon plus grand souhait serait que nous puissions retrouver une culture du dialogue. Il y a des immeubles où des voisins de se connaissent pas. Pour apprendre à se connaître, à s'entraider, il y a des pendules qu'il faudrait sérieusement remettre à l'heure. Et je pense que tout commence par la communication entre les gens, qu'elle soit verbale ou non verbale. Et le trèfle à quatre feuilles est un vecteur de communication qui aide à aborder les problèmes différemment.

 

 

GVODY

 

 

Dessin de
Réginald de Terwangne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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