Le 19 janvier 2011
Interview de l'Abbé Philippe Mawet, Curé heureux de la Paroisse Sainte-Alix
Quel a été le parcours personnel qui vous a amené à devenir curé d'une importante paroisse de Bruxelles-Est ?
En fait, je suis moi-même de l'est de Bruxelles. J'ai été baptisé à l'église de Stockel. J'ai habité pendant ma jeunesse avenue du Polo. C'est tout près de là, à la paroisse Saint Paul que j'ai été ordonné prêtre en 1976 par le Cardinal Suenens. Depuis 1998, je suis curé de Sainte-Alix. C'est un chemin qui ne m'a pas fait parcourir beaucoup de kilomètres, mais qui a donné des racines. J'ai quand même fait un détour par Namur où j'ai été séminariste et par Louvain-la-Neuve où j'ai étudié la théologie. J'y suis d'ailleurs resté pendant 8 ans, à la paroisse Saint-François d'Assise. C'était l'époque des pionniers. Il n'y avait au départ ni église ni chapelle. Nous célébrions la messe à la poste, sur la place des sciences. Cela a été pour moi une époque extraordinaire. C'était une rencontre avec un monde de jeunes qui étaient au carrefour de plusieurs réalités, aussi bien sur le plan intellectuel qu'affectif. Et sur le plan du spirituel et du religieux naturellement. J'étais déjà passionné de communication et j'avais créé une émission catholique pour une radio libre de Louvain-la-Neuve. Cela m'a permis de rencontrer les principales personnalités religieuses de Belgique et même du monde entier, y compris le Pape Jean-Paul II. Je suis revenu ensuite dans le quartier pour créer la fraternité du Bon Pasteur avec l'aide de quelques familles. C'est à cette époque que les évêques de Belgique m'ont demandé de reprendre la direction de la radio télévision catholique belge. Je me suis occupé de l'émission "Le coeur et l'esprit" sur la RTBF pendant 25 ans. Depuis plus de dix ans, je suis responsable des messes télévisées qui sont diffusées à la fois sur la RTBF et, tous les quinze jours, sur France 2. Ce sont des émissions qui alors attirent plus d'un million de téléspectateurs ! J'ai aussi créé, avec d'autres, la radio chrétienne francophone, RCF. Et pendant 7 ans, j'ai été responsable de la communication du vicariat de Bruxelles. Mon intérêt pour les médias vient en parallèle de mon travail pastoral comme curé de la paroisse Sainte Alix et responsable de la pastorale francophone des paroisses et entités pastorales de Stockel-aux-Champs... c'est à dire Sainte Alix, Saint Paul, Notre-Dame de Stockel, Notre-Dame de l'Assomption et la pastorale du site de l'UCL à Woluwe.
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| L'Abbé Philippe Mawet, Curé de la paroisse Sainte-Alix |
Votre paroisse est considérée comme étant une des plus actives de l'Est de la capitale, si pas de toute la Région bruxelloise. En quoi consiste la gestion d'une paroisse comme Sainte-Alix ?
Cela consiste à créer un lieu pour une communauté chrétienne qui est ouverte à tous. Evidemment, ce n'est pas pour autant que les gens viennent. Mais je n'ai pas à me plaindre. L'église est pleine chaque dimanche. Tous les matins à 8 heures, je me réjouis de pouvoir dire la messe devant 50 à 70 personnes. Il faut dire que l'église est très bien située, au milieu d'un parvis et devant un grand parking. Concernant les activités catéchèses, il y a en ce moment 62 enfants qui préparent leur première communion et presque autant qui préparent leur confirmation. Nous faisons en sorte que les familles soient concernées. La catéchèse ne doit pas seulement s'adresser aux enfants. Il faut faire en sorte que les parents suivent un même chemin de découverte de l'évangile et de l'expérience de l'Eglise. Nous organisons également des services d'entraide. Notamment à destination des habitants les plus pauvres de la paroisse. On serait parfois étonné de voir que la pauvreté existe aussi à l'est de Bruxelles et dans nos quartiers, peut-être parfois de façon moins visible qu'ailleurs. Nous nous occupons également de la pauvreté plus largement à Bruxelles. Les problèmes rencontrés par exemple au centre de la ville sont évidemment très interpellant. Nous travaillons avec la Communauté San Egidio, aux Riches Claires (ndlr : tout près de la Bourse) où la paroisse apporte son aide pour la préparation des repas offerts aux plus démunis.
Comme curé de votre paroisse, quel est votre "style" personnel, votre approche de la réalité pastorale ?
Personnellement, j'insiste sur deux choses importantes. La première est qu'il doit exister un bonheur de participer à la vie de communauté. Bien sûr, le bonheur, il faut le bâtir. Mais j'ai l'impression que la communauté chrétienne apparaît trop souvent avec un côté grincheux. Moi je veux faire en sorte que les grincheux deviennent des heureux. Et je pense que mes paroissiens sont heureux d'être ensemble. Je le vérifie souvent. La deuxième chose importante, c'est la qualité du contenu. Le message donné dans les homélies ou les catéchèses doit être porteur de sens pour aujourd'hui. Pour que ce le soit, je me tiens à une règle de l'évangile qui consiste à dire que le divin se révèle dans l'humain. C'est en prenant conscience de ce que l'humanité est que l'on découvre le mieux l'évangile. Cela signifie qu'il ne faut pas faire de la spiritualité déconnectée, mais au contraire enracinée dans la réalité. Par exemple, lors de l'homélie de Noël, plutôt que parler d'un espèce de Noël ouateux, j'ai parlé de la tourmente dans laquelle se trouve l'Eglise aujourd'hui. De même que j'ai évoqué les précarités du monde auxquelles nous sommes confrontés, qu'il s'agisse des grandes catastrophes naturelles ou des problèmes de gouvernance politique dans notre pays. Si la foi n'a rien à voir avec ça, alors autant fermer les portes ! Il faut parler vrai, encore plus parler juste, tout en restant accessible. Je ne dis pas qu'il faut parler vrai pour plaire et accommoder les choses. Parler vrai, ce n'est pas une opération séduction. Ce doit être une exigence forte qui permet le débat. Le parler vrai existe lorsque différentes positions s'opposent et que le dialogue s'établit. Ce ne peut pas être une parole monolithique. Je pense que la parole de l'Evangile ne demande pas que l'on défende une seule position. Dans une communauté, il faut que les avis différents puissent s'exprimer. Toutes les questions doivent être abordés, jusqu'aux réalités les plus dures.
Comment pourriez-vous décrire vos paroissiens ? Comment les caractériser ? Est-il possible de distinguer un état d'esprit qui leur est spécifique ?
Il y a une population importante de jeunes familles et d'enfants. Ils viennent nombreux aux eucharisties. Il y a des activités de groupes organisées pour les adolescents. Il y a évidemment aussi des personnes plus âgées. Il y a des gens de toutes nationalités, en général européens. Un certain nombre participent à la vie de la paroisse, parmi ceux pour qui la langue n'est pas un obstacle. Mais l'esprit des habitants de Sainte-Alix, je le caractériserais par trois aspects. C'est d'abord un lieu où les racines sont importantes. Il reste de nombreux pionniers qui se sont installés dans les années cinquante. Souvent les enfants ont repris la maison de leurs parents. C'est un quartier homogène sur le plan urbanistique, sans axes de pénétration qui sépare vraiment les différentes zones d'habitation. Troisièmement, c'est un quartier bordé par la forêt de Soignes, par une sorte de frontière verte, ce qui crée un contexte un peu particulier.
C'est aussi un quartier qui est traversé par une frontière linguistique …
C'est vrai. C'est pourquoi nous avons des contacts avec la paroisse Saint-Dominique voisine sur le territoire de Crainhem. A cet égard, je crois que la pastorale est moins hermétique que la politique. Actuellement, l'Eglise de Belgique rencontre de lourdes difficultés.
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| Un million de téléspectateurs ont vu la messe télévisée célébrée par l'Abbé Mawet à Stockel ... |
Quel est votre point de vue face aux scandales liés à la pédophilie qui secouent terriblement l'opinion publique ?
Il est clair que nous sommes secoués par l'ampleur du phénomène de la pédophilie chez des hommes d'église. C'est quelque chose de grave. Ca fait mal. Même si la plupart des faits remontent à des dizaines d'années, cela n'excuse rien. L'Eglise doit prendre la mesure des drames vécus.
Selon vous quelle est la cause profonde du phénomène de la pédophilie qui concerne un certain nombre d'ecclésiastiques ?
Une prise de conscience a eu lieu à partir de l'affaire Dutroux. Je crois que les actes de pédophilies n'étaient pas perçus avec la même gravité il y a quarante ou cinquante ans. Je crois aussi qu'à l'époque de Mai 1968, il y a eu un mouvement de liberté qui a été parfois libertaire. Par rapport à ces idées-là, le fait d'avoir d'une liberté sexuelle avec des enfants faisait partie de quelque chose qui était dans l'air du temps. On était dans l'interdit d'interdire. Il m'est difficile d'affirmer cela avec certitude car, personnellement, je n'ai pas vécu cette époque en ayant ce genre de perception. Mais je crois qu'il y a des études qui l'indiquent assez clairement. Il faut voir aussi ce qui explique Mai 68. Le jansénisme a eu une influence forte pendant très longtemps. Cela engendré un besoin de libération et des soupapes ont sauté. Après une phase d'explosion, il y a eu des excès qui ont provoqué des dégâts. Ce genre de chose doit être géré. Cela ne se fait pas en un tour de main. En ce qui concerne l'Eglise, je crois qu'il faut à la fois ne rien excuser de la gravité des faits et assumer les responsabilités, tout en situant les choses dans les déplacements des frontières qui se sont succédés au cours du dernier demi siècle. Lorsqu'une révolution a lieu, après une phase de désordre qui est inévitable, il faut du temps pour rebaliser le terrain. Sur le plan moral notamment. C'est d'ailleurs vrai en général à chaque fois que de grandes inventions scientifiques révolutionnent tous les repères. La découverte de l'énergie atomique en est un exemple. Il faut voir aussi que Mai 68 s'inscrit dans un mouvement d'aggiornamento qui a mené à Vatican II. Certains déplacements de frontières conduisent ensuite à ce que l'humain soit mieux vécu.
Un autre exemple d'évolution scientifique qui concerne l'Eglise est la capacité de l'humain de maîtriser le processus de fécondité. Quel est votre avis à ce sujet ?
Pour moi, il s'agit de quelque chose de positif au possible. L'avenir pour l'Eglise réside dans sa capacité de rejoindre l'évolution. Certes l'Eglise met la barre assez haut sur le plan des exigences morales. Ceci étant, il y a aussi pas mal de problème de communication. Mais je crois que ce qui va renforcer l'Eglise est une capacité de rejoindre l'humain en profondeur pour donner un sens à sa destinée dans un chemin de bonheur.
Cela veut-il dire que selon vous l'Eglise doit aussi être capable de remettre en cause certaines de ses traditions ? Par exemple, que est votre point de vue au sujet du mariage des prêtres ?
Je crois à la valeur du célibat pour les prêtres, mais pas à l'obligation du célibat. Le fait qu'il y ait des hommes et des femmes qui dans l'Eglise font le choix libre de rester célibataires est un témoignage fort. Non pas parce qu'ils seraient plus disponibles car je vois que parfois certaines familles le sont plus que des prêtres célibataires. Mais un peu comme signe, au cœur de notre humanité, exprimant que le désir de Dieu est plus fort que tout et que la relation humaine la plus forte n'épuise pas ce désir de Dieu qui est en nous. Je crois que l'Eglise y gagnerait en permettant cette liberté de choix pour chacun. Je connais des communautés chrétiennes nouvelles aujourd'hui ou cohabitent des "établis", qui sont des religieux consacrés, et des familles avec leurs enfants. Au sein de l'Eglise, il y a de inventeurs de nouvelles approches de la vie spirituelle. Comme par exemple le mouvement charismatique, avec lequel je me sens proche mais non lié. Je pense que les communautés nouvelles sont une richesse pour l'Eglise.
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En résumé, vous semblez convaincu que l'Eglise doit être capable d'évolution …
Je l'espère. Le nouveau millénaire marque peut-être la naissance d'un nouveau christianisme. L'important est de coller à la réalité du monde d'aujourd'hui. Il ne faut pas se couper des nos racines. Celles-ci doivent plutôt nous permettre de pousser haut. Je comparerais les chrétiens à un tournesol. Solidement planté dans sa terre, qui est une terre d'évangile, mais totalement orienté vers Dieu. A l'image du tournesol qui, de façon naturelle, se tourne vers la lumière. Avec des racines fortes et une orientation belle, beaucoup de choses deviennent possibles.
Quel message pourriez-vous personnellement adresser aux fidèles qui souffrent la multiplication d'informations négatives sur l'Eglise ?
Je dirais à chacun : Tâche de creuser en toi ton désir de bonheur. Vois aussi comment ce désir de bonheur a pu s'exprimer au cours de ta vie et ce qui a pu l'occulter ou le mettre à mal. D'abord, il faut rejoindre en chacun de nous ce qu'il y a de plus humain pour refaire l'expérience de l'évangile. Cela, c'est pour moi fondamental. Si l'on pratique une spiritualité coupée du réel, on finit par être en contradiction totale avec l'évangile. L'évangile rejoint l'humain dans ses profondeurs. Il faut gratter pour atteindre les nappes phréatiques qui sont en nous pour atteindre la source. Et à ce niveau de vérité, il y a une source de bonheur qui peut jaillir.
Et que pensez-vous qu'il faut faire pour retisser des liens avec ceux qui ont tendance à s'écarter de l'Eglise, justement à cause de la multiplication des informations négatives qui la concernent ?
Pour commencer, je leur dirai : je respecte. Je ne sais pas ce qu'il y a dans le cœur de chacun et donc je veux d'abord accueillir cette démarche là. Ensuite, je voudrais pouvoir susciter un dialogue pour voir quelles sont les raisons qui ont mené à cette décision de rejeter l'Eglise. Et enfin, voir s'il n'y avait pas d'autres pistes pour travailler de l'intérieur à un renouveau et passer outre les choses contre lesquelles on cale.
Quelles démarches concrètes peuvent envisager les chrétiens qui souhaiteraient apporter leur renfort aux activités de leur paroisse, aussi bien dans celles dont vous avez la charge que dans les autres quartiers ?
Cela commence par pousser la porte de l'église et venir. La paroisse est un lieu de communion, de rassemblement. Ce qui importe, c'est la présence et la qualité de cette présence. La règle est que personne n'est exclu d'une communauté chrétienne. La volonté de faire et d'agir, c'est bien. Mais cet élan s'achèvera vite s'il n'y a pas d'abord un enracinement communautaire. Le vivre ensemble devient un tel lieu de fécondité que c'est ensuite très naturellement que l'on cueille les opportunités de poser des actes concrets. Je vais prendre l'exemple du récent rassemblement de Taizé ici Sainte-Alix. Cet événement a été le plus important depuis 75 ans pour notre paroisse. Cinq cent jeunes venus d'Europe ont été accueillis dans la paroisse. Des familles et des tas de gens se sont mobilisés de façon extraordinaire. C'est parce qu'au sein de celle-ci, il y a un vivre ensemble. On dit souvent que le curé est un berger. Moi j'aime également l'image du jardinier. Cela commence, dans le jardin de la paroisse, par s'émerveiller de toutes les belles fleurs qui poussent, puis de découvrir ce qui peut aider.
Vous êtes donc un curé heureux ?
Ah oui, tout à fait. Plus qu'heureux ! Pour reprendre une formule qui m'est chère, je crois qu'il faut que les peureux deviennent des audacieux et que les grincheux deviennent des heureux. A ce moment, on peut avancer sur des chemins qui vont loin devant.
Propos recueillis par Gauthier van Outryve d'Ydewalle le 12 janvier 2011
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