Le 26 janvier 2011
La cible manquée de l'apolitisme
Le spectacle de négociations institutionnelles qui s'éternisent lasse, inquiète ou désespère. Il fait naître la tentation de vilipender tous les partis politiques quels qu'ils soient. N'y cédons pas. Ce n'est pas en énonçant des simplismes que l'on guérira ce début de siècle du mal profond qui le guète. Ce mal, c'est le nationalisme. Et pour contrer le nationalisme dont il faut voir qu'il constitue un drame civilisationnel, il faut faire de la politique.
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Gauthier van Outryve
d'Ydewalle, Rédacteur
en Chef des Nouvelles
de Bruxelles-Est |
Si cinquante ou cent mille manifestants descendaient dans les rues de Bruxelles pour exprimer leur rejet du nationalisme, plutôt que de demander à la classe politique dans son ensemble de faire des "efforts", la NVA perdrait une bonne part de sa capacité à bloquer nos institutions. Tandis qu'en mettant dos à dos les victimes et leur agresseur, l'on commet une injustice et ceux qui nous défendent s'affaiblissent. Car le mouvement nationaliste flamand se comporte bien comme un agresseur. Avec des déclinaisons de degrés entre les nationalistes racistes du Vlaams Belang et ceux du CD&V qui méritent l'adjectif opportuniste. Ils gravitent autour de la NVA qui a su renouveler le discours nationaliste en lui donnant les atours du bon sens et une apparence de bonhommie quand il prétend euthanasier la Belgique en douceur. Il n'y a pas de sens à vouloir comparer trait pour trait la NVA aux partis fascistes des années trente. Pas davantage à les assimiler aux extrêmes droites qui fleurissent ailleurs en Europe. Un seul homme, un historien, a voulu inventer l'histoire et non la faire se répéter. Bart De Wever. Son nationalisme à lui, même s'il s'appuie sur les méthodes bien connues du populisme, est d'un genre nouveau. Pour le dénoncer, il faut de nouvelles analyses qui mettent en lumière la nocivité qui lui est particulière. Il faut comprendre à la fois l'aujourd'hui et le demain, sans trop s'attarder sur l'hier. De quoi l'idéologie néonationaliste que promeut la NVA est-elle antinomique ? Tout d'abord, de façon fondamentale, c'est le fédéralisme qui lui sert de cible première. Le fédéralisme belge, à l'évidence. Mais également l'idée de fédérer en général. C'est à dire que les êtres humains progressent en se cherchant des points communs plutôt que des différences et qu'ils se renforcent s'ils se rapprochent les uns des autres. A cet égard, le nationalisme de la NVA apparaît comme un anti-humanisme. Cachez cet autre que je ne saurais voir. C'est cela qu'il dit, en quelque sorte, sans tartufferie. Et cet autre vit aussi bien en Flandre qu'à Bruxelles ou en Wallonie. Le citoyen flamand qui comprend ou simplement ressent que la Belgique constitue un moyen positif de vivre ensemble, une fin en soi, est une victime du nationalisme.
Allons voir plus loin. Trouvons un citoyen de n'importe quel pays européen. Sait-il que l'Europe doit sa prospérité et la paix à un mouvement positif qui a fédéré les nations en extirpant la volonté de puissance pour elle-même qui les marquaient ? S'il ne l'a pas oublié, oui. Ce fait lui donne le droit de manifester aussi contre la NVA. Et les responsables politiques qu'il a élus ont pour devoir d'assurer le relai de son exigence légitime. Le font-ils, les chefs d'états de la France, de l'Espagne ou de l'Allemagne ? Malheureusement non. Ils se contentent de prendre acte des replis identitaires. Plus navrant encore, ils entendent sans réagir le credo européen de la NVA. Pseudo européen, car après la captation de compétences de l'état belge, l'on n'imagine pas qu'ils les cèderont volontiers à des institutions européennes ; à supposer que celles-ci parviennent enfin à relancer le processus de leur intégration politique, sociale et économique. Les nationalistes flamands sont faits pour mettre au pinacle l'intérêt flamand. Quoi d'autre ? Qu'il est faible, aujourd'hui, l'idéal de fédérer les états unis d'Europe ! A tel point que l'on ne peut s'empêcher de rapprocher, dans une relation de cause à effet, le ralentissement du processus d'intégration européen et les progrès du phénomène nationaliste en Flandre. Et qu'elle est faible, la Commission européenne ! Alors que l'effondrement de la Belgique menace, elle reste coite. Monsieur Barroso semble n'avoir rien à dire lorsque l'intransigeance de la NVA fait croître le risque d'une crise financière qui aurait d'énormes répercussions sur l'euro. Standard & Poo'rs l'annonce pour juin 2011. Le Financial Times tire vigoureusement la sonnette d'alarme. Mais eux non plus n'osent pas pointer du doigt la NVA. Quand elle ne manquera pas de faire des émules ailleurs, les défenseurs désignés de l'Europe resteront-t-ils muets ? Pourquoi appliquer un principe de neutralité, qui procède de l'apolitisme, dès lors qu'il s'agit de nationalisme et que celui-ci ne peut que nuire à l'Europe ? Si se défendre est légitime, manquer de le faire contient une part d'immoralité. Nous, tous les européens, aurions eu besoin d'un Président qui puisse par exemple condamner le projet d'enclaver la Capitale de l'Europe dans un espace voué au nationalise triomphant. Rêvons un peu plus à une rationalité absente : Herman Van Rompuy ferait mieux son travail en plaidant pour un élargissement de la Région bruxelloise qui la renforcerait tout en rendant impossible la scission d'un pays fondateur de l'Europe. Las, le nationalisme flamand fabrique des tabous, les exporte et ils sont respectés. Eux.
Comment feront les électeurs de Bart De Wever qui n'ont pas compris la portée de leur vote si les voix qui comptent le plus manquent pour le leur expliquer ? La passivité des défenseurs naturels de l'idéal humaniste européen, lequel est consubstantiel du fédéralisme, révèle chez eux une forme d'apolitisme que les citoyens prennent dès lors pour une norme à suivre. S'ils s'étaient moins résignés à l'accomplissement de l'Europe des égoïsmes, depuis des années, celle-ci ne serait pas en marche, en ce moment et chez nous, vers un futur qui ne présage rien de bon.
Gauthier van Outryve d'Ydewalle
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