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Le 15 septembre 2011

 

 

 

Stockel, haut lieu de l’histoire du mouvement anarchiste

 

 

C'est en 1905, à l'orée de la forêt de Soignes, qu'un petit groupe de militants anarchistes décida de former une communauté communiste libertaire qui prit pour nom "L'Expérience". Ils s'installèrent là où finit l'avenue de Tervuren, au lieu-dit des Trois couleurs, aux confins du territoire de Stockel. La communauté déménagea à Watermael-Boistfort l'année suivante pour y demeurer jusqu'en 1908, année de sa dissolution. Elle demeure cependant désignée dans les ouvrages historiques comme la colonie de Stockel-Bois. L'histoire de ce court périple a fait l'objet d'études universitaires approfondies car dans l'histoire du mouvement anarchiste, ils ont compté.

 

C'était l'époque des phalanstères

 

Les communautés dites fouriéristes, communistes ou socialistes fleurissaient un peu partout en Europe. Elles organisaient dans un espace restreint de nouvelles règles de vie sociale basées sur les principes du collectivisme. La colonie de Stockel-Bois différait cependant de celles-ci de façon notable. D'inspiration purement anarchiste, leurs membres prônaient l'exclusion de toute forme d'autorité. Chacun des membres de la communauté de Stockel-Bois était a priori libre, absolument, et aucune règle contraignante, aucune hiérarchie ne devait prévaloir dans leurs relations. Ils qualifiaient eux-mêmes leur utopie de communiste, adjectif qui demeurait à l'époque plus vague qu'il ne le devint par la suite. Par l'exemple, ils voulaient établir qu'une société basée sur les lois de l'entraide et vouée au bonheur de chacun était possible. Mais dans leur recherche d'une alternative à la société capitaliste, les anarchistes marquèrent leur différence. De nos jours, c'est le mot libertaire qui permet de mieux comprendre la spécificité idéologique du mouvement anarchiste. Aux antipodes des volontés d'organisation dirigistes qui caractérisèrent les régimes véritablement communistes qui allaient bientôt voir le jour. "L'Expérience" consistait à vouloir démontrer que la transformation de la société en un monde plus libre peut être stimulée par l'exemple plutôt que par la révolution, la violence ou même les seules idées réformistes.

 

Emile Chapelier sous la citation de Rabelais "Fay ce que voudras"

 

Un épisode remarquable de l'histoire de la vie intellectuelle à Bruxelles-Est

 

De leur vie en communauté, nous connaissons nombre de détails. Un de ses principaux membres, Eugène Gaspard Marin, tenait un journal où il notait jour après jour les aléas de la colonie. Nous sont parvenus également les nombreux écrits de Emile Chapelier, celui qui fut l'initiateur de l'Expérience et son principal théoricien. Il est l'auteur de pièces de théâtres et d'essais qui témoignent de l'activité intellectuelle et propagandiste considérable de la communauté de Stockel-Bois. La communauté anarchiste publia successivement plusieurs journaux qui eurent pour titre L'Insurgé, L'Emancipateur, Le Communiste et enfin Le Révolté. Outre les articles signés par Eugène Gaspard Marin et Emile Chapelier, plusieurs grandes figures de l'anarchisme y ont contribué : l'écrivain français Elisée Reclus, le théoricien russe Pierre Kropotkine, le futur révolutionnaire russe Victor Serge, le pédagogue espagnol Francisco Ferrer (dont la statue trône en face de l'ULB) ou encore Alexandra David-Néel qui devint une célèbre exploratrice.

 

Un des journaux qui fut édités par la colonie

 

Une vie communautaire difficile

 

Il s'agissait d'une très petite communauté puisqu'à son début ils n'étaient que cinq à la composer. Plus tard, le nombre total de ses membres plafonna entre dix et quinze. Cette micro-société idéale supposait notamment l'absence totale de propriété individuelle, l'exercice libre et autonome du travail en fonction des aptitudes de chacun et l'absence de rémunération du travail laissant l'individu libre de consommer selon ses besoins en usant des ressources de la collectivité. Outre Chapelier et Marin, les autres membres de la colonie anarchiste étaient pour la plupart issus du monde ouvrier. Non sans optimisme, sans aucune expérience de l'agriculture, ils comptaient sur l'exploitation du terrain d'un hectare qui entourait la modeste demeure louée à Stockel-Bois pour subvenir à leurs besoins. Ce qui fut vrai dans les débuts, lorsque la culture potagère venait en complément d'un important élevage de poules. La citation rabelaisienne "Fay ce que voudras" inscrite au dessus de la porte d'entrée de leur petite maison blanche portait quelques fruits. Malheureusement, sous la pression de son employeur, le garde-chasse qui leur louait la maison de Stockel-Bois mit bientôt fin au bail. Leur déménagement forcé en 1906 dans une maison sans jardin située Rue Verte à Watermael-Boistfort eut pour effet de les plonger dans une misère noire. Ils furent bien souvent réduits à se nourrir de simples pommes de terre, si pas de potages d'herbes et pissenlits ramassés le long des chemins. Parfois, une générosité issue de leur voisinage mettait du pain sur leur table. Ce fut d'ailleurs leur boulanger qui, les ayant pris en sympathie, fournit les fonds nécessaires à l'acquisition du matériel d'imprimerie indispensable à leur activité éditoriale. Pour survivre, ils vendirent bientôt des cartes postales qui les représentaient ou encore des assiettes peintes par leurs soins montrant des scènes édifiantes inspirées de leur militantisme. Ils tentèrent également de financer la colonie en montant des pièces de théâtre écrites par Emile Chapelier, comme La Nouvelle Clairière en 1906. Il s'agissait d'œuvres militantes où les colons jouaient pratiquement leurs propres rôles. Elles furent jouées devant des publics d'ouvrier aussi bien que des bourgeois, sans toutefois s'avérer rentables.

 

Les colons se font colporteurs pour vendre leur journaux
et leurs assiettes peintes

 

Des milliers de badauds visitent la colonie

 

Rapidement, la colonie devint un but de promenade pour les bourgeois et curieux attirés par les causeries organisées chaque dimanche par la communauté anarchiste. Certains venaient là en touristes, sur indication de la brochure du Touring Club qui suggérait cette promenade à la fois bucolique et distrayante. Les plus goguenards s'amusaient à glisser des boutons de culottes dans le tronc déposé à l'intention de la bienveillance présumée de leurs invités. Sur la table, des piles de tracts et de brochures ayant pour titre "Le Crime d'obéir" ou "La société nouvelle" attendaient de possibles futurs convertis aux thèses anarchistes. Les politiques et intellectuels les plus progressistes que comptait alors Bruxelles furent plus réellement intéressés. Ainsi Emile Vandervelde, alors député, qui leur rendit visite à vélo et parla de leur entreprise en termes favorables : « Si je n’aime guère la besogne que font les anarchistes dans les syndicats, je suis de tout coeur avec eux lorsqu’ils font des expériences communistes ». De façon générale, les journaux d'obédience socialiste avaient d'emblée publié des articles assez positifs sur l'initiative de Stockel-Bois, bien qu'ils restaient dubitatifs sur ses chances réelles de succès. La presse libérale alla dans le même sens en soulignant que le mouvement anarchiste, quand il est pacifiste et s'agissant des "honnêtes anarchistes de Stockel", est préférable au socialisme qui est basé sur l'autoritarisme. La colonie de Stockel-Bois fut aussi la section bruxelloise du Groupement Communiste Libertaire. Le G.C.L. avait été créé en juillet 1905 par l'idéologue Georges Thonar dans un mouvement de dissidence du Parti Ouvrier Belge (P.O.B.).

 

Le titre "Le Communiste" est remplacé par "Le Révolté" en 1908
Vendu 2 centimes le numéro, il se présente "Organe de propagande anarchiste"

 

Les idées qu'ils défendent

 

Il est vrai qu'en Europe certains anarchistes avaient commis des attentats et des actes de violence. Il y eut notamment une tentative contre Léopold II quelques années auparavant en Belgique. Mais nos colons de Stockel-Bois entraient bel et bien dans la catégorie des idéalistes les plus pacifiques et ils étaient reconnus comme tels. Un article du journal Le Soir insiste sur cet aspect en témoignant que "De près, ces farouches libertaires ont l'air de jouer une pastorale". Essentiellement, leur pensée constituait une réponse catégorique et exaltée à tous les rigorismes de l'époque et une réaction aux injustices sociales qui en résultaient. Ils avaient un côté baba cool qui n'est pas sans rappeler, parfois, la mouvance de mai 68. Certes, ils contestaient l'autorité de l'Etat et tous ses rouages car ils y voient un instrument de domination restreignant la liberté humaine. Certes, ils rejetaient l'idée de propriété individuelle parce qu'elle permet aux plus forts de posséder plus qu'ils n'en n'ont besoin. Résolument anti-autoritaristes, ils proclament leur foi absolue dans la bonne volonté fondamentale de l'homme libre, laquelle devrait suffire pour lui permettre de vivre en harmonie. C'étaient des humanistes extrémistes, en quelque sorte. Mais les anarchistes de Stockel-Bois défendaient également d'autres idées qui furent par la suite plus largement partagées. Ils étaient anti-militaristes, alors que s'approche l'échéance de la Grande guerre. C'est un combat que mènera ensuite Jean Jaurès dont l'assassinat fut pleuré par Jacques Brel. Ils étaient anti-colonialistes à une époque où le  débat était attisé par le projet de cession du Congo à l'état belge. Ils luttaient activement contre l'alcoolisme, domaine dans lequel Emile Vandervelde tint à légiférer quand il devint ministre. Tous les membres de la communauté étaient végétariens à cause de la cruauté de l'abattage des animaux. Pour eux, la souffrance de l'animal est tout simplement laide et cet argument leur est fondamental. Leur végétarianisme était en effet dicté par un souci d'harmonie avec la beauté de la nature. Sur le plan de la morale sexuelle, ils désapprouvent le dévergondage mais ils veulent instituer l'union libre car ils voient dans le mariage un asservissement de l'épouse qui fait d'elle la propriété de son "mâle". Ils étaient d'ardents défenseurs du principe d'égalité entre hommes et femmes, en insistant sur le droit de celles-ci à recevoir une meilleure éducation. Ils dénonçaient avec virulence le "principe barbare de l'inégalité entre les sexes" qui était encore au cœur du droit. Ceci dit, c'étaient pourtant les femmes et seulement elles qui s'occupaient des tâches ménagères dans la colonie … Ils étaient bien sûr anticléricaux puisque "Ni Dieu ni maître" était leur devise. En bonne logique, la presse catholique ne se privait pas de conspuer cette "Expérience" dans de furieuses campagnes non exemptes de calomnies. A tel point que les colons durent organiser un meeting pour répondre à leurs attaques. Il rassembla 500 personnes. Emile Chapelier défendait les idées de Malthus sur la limitation des naissances par l'abstinence. Il défendait la liberté d'avorter et fournissait des informations sur les moyens de contraception disponibles à l'époque. Chapelier fut aussi un artisan convaincu de la diffusion de l'esperanto, nouveau langage universaliste qui avait pour vocation de servir de remède aux discordes créées par la diversité des langues. Tout cela était bien sûr imbuvable pour les esprits bien-pensants de l'époque.

 

Emile Chapelier donnant un cours d'Esperanto

 

De bonnes relations avec le voisinage

 

Dans l'ensemble, les relations des colons avec leurs voisins de Stockel-Bois furent excellentes. Un grand nombre des visiteurs qui assistaient à leur causerie du dimanche habitaient dans les environs. Ceux-ci furent pourtant approchés régulièrement par la police qui leur racontait pis que pendre au sujet de ces "dangereux subversifs". Ils n'obtinrent que des haussements d'épaule. Ayant pu les observer de près, les anarchistes conservaient toute leur sympathie. La femme du propriétaire de la maison de Stockel-Bois eu beau se lancer dans de terribles diatribes en promettant rien moins que les flammes de l'enfer à ces "sales anarchistes", "fainéants", qui ne rêvaient que de "massacrer les riches". Elle ne fut pas prise au sérieux. Seuls les ecclésiastiques des environs maintinrent une pression constante à l'égard de la petite colonie. Eugène Gaspard Marin rapporte que ceux-ci envoyaient "chaque dimanche des espions chargés de relever les noms de leurs co-paroissiens qui assistent à nos meetings".

 

Une ambiance bonenfant règnait à Stockel-Bois

 

Les invités de la colonie

 

En juillet 1906, des soldats hollandais déserteurs en fuite étaient venus se réfugier au sein de la colonie anarchiste. Ils n'y restèrent pas longtemps à cause de la surveillance constante de la police secrète et de la crainte des mouchards. Certains anarchistes d'une autre trempe, des durs parmi les durs, fréquentèrent la colonie de Stockel-Bois. Plusieurs futurs membres de la fameuse Bande à Bonnot vinrent y séjourner. Jules Bonnot avait formé en 1911 un groupe d'anarchistes enragés et illégalistes qui se rendirent célèbres pour leurs braquages violents en France. Ils commirent les premiers hold-up perpétrés à l'aide de véhicules automobiles de l'histoire, quand la maréchaussée ne disposait encore que de chevaux ou de vélos. Parmi les proches de la communauté de Stockel-Bois, l'on peut citer Edouard Carouy qui avait rejoint Bonnot dès 1908. Carouy avalera une capsule de cyanure pour éviter sa condamnation après son arrestation en 1913. Il y eut également Jean De Boe qui se retrouvera au bagne de l'Ile du Diable en Guyanne dont il s'évadera pour rejoindre la Belgique et poursuivre ses activités libertaires. Il y eut surtout Raymond Callemin qui rédigea plusieurs articles pour "Le Révolté" édité par la communauté anarchiste de Stockel-Bois. Scientiste et végétarien convaincu, il se fit appeler "Raymond la Science" participera dès 1911 aux braquages les plus meurtriers perpétrés par les terribles "bandits en auto". Raymond Callemin mourut guillotiné. Les policiers des brigades du Tigre, une fois motorisés eux aussi, avaient finalement eu raison de ces cousins anarchistes éloignés – mais pas tant que cela – qui avaient choisi la violence et l'illégalité dans leur refus de l'ordre établi.

 

L'affiche indique que 100.000 francs sont promis pour la capture de la Bande à Bonnot, une somme énorme pour l'époque.En haut à gauche, Edouard Carouy.

 

L'échec de l'entreprise

 

En février 1908, la dissolution de la communauté anarchiste est consommée. Une indigence continuelle, mais aussi d'interminables disputes entre ses membres, ont fini par mettre un terme définitif à l'Expérience. Eugène Gaspard Marin explique que les deux causes principales de cet échec sont, premièrement "le coude à coude perpétuel et forcé résultant de l'étroitesse des locaux" et deuxièmement le fait que plusieurs membres de la colonies "victimes de la société" y avaient vu un refuge et non un projet guidé par un idéal communiste. Il dénonce tout autant l'influence de l'éducation bourgeoise qui porte de facto atteinte à tout esprit de communauté. En 1910, Eugène Gaspard Marin suivit les cours d'ethnologie et d'anthropologie de L'Université Nouvelle de Bruxelles, une institution dissidente de l'ULB qui survécut jusqu'en 1919. Encore un contexte contestataire. Au début de la seconde guerre mondiale, il rejoignit la colonie anarchiste d'inspiration tolstoïenne de Whiteway en Angleterre et y demeura jusqu'à sa mort en 1969. Il entreprit de nombreux voyages, principalement en Afrique du nord et en Asie, qui lui permirent d'édifier un important travail d'anthropologue. Il a laissé une somme considérable d'archives qui ont été rassemblées par le British Museum et l'idée d'une exposition dédiée à son œuvre a été évoquée. Eugène Gaspard Marin, Emile Chapelier et la colonie de Stockel-Bois appartiennent à l'histoire des idéalistes de notre pays. Témoins et porteurs de la capacité d'optimisme illimité dont l'homme peut se montrer capable, dans de si rares cas, ils méritent de ne pas sombrer dans l'oubli.

 

 

Gauthier van Outryve d'Ydewalle

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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