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Le 4 mars 2011

 

 

 

Interview de Michel Wright
Metteur en scène à la Comédie Volter

 

 

Quelle perception avez-vous de l'auteur d'Une maison de poupée, Henrik Ibsen ?

 

   
    Michel Wright

C'est un auteur monumental qui, fin du 19ème siècle, a influencé tout le théâtre américain, à commencer par Tenessee Williams. Perdu dans sa Norvège natale, il a développée un théâtre dont Sigmund Freud s'est complètement passionné, en se demandant comment il avait pu avoir les connaissances, l'intuition, pour analyser aussi bien la psychologie féminine dans cette pièce. Je crois qu'Ibsen avait une passion pour les femmes. Il les connaissait extrêmement bien. Ses dix dernières pièces ont mis en scène des grands personnages féminins en s'inspirant largement de faits réels. Ibsen est un auteur absolument passionnant, auprès duquel des auteurs comme Strindberg ou Tchekov, qui sont eux-mêmes des génies de l'art théâtral, apparaissent presque inaccomplis. Ibsen va encore beaucoup plus loin qu'eux dans la justesse, l'humanité, le réalisme. Si bien que cent vingt ans plus tard, la pièce sonne aujourd'hui avec une acuité extraordinaire. Même si les femmes ont acquis une certaine indépendance, les rapports au sein du couple n'ont finalement pas tellement évolué. Cette pièce a marqué le point de départ du mouvement d'émancipation de la femme. C'est une pièce féministe, sans pour autant qu'Ibsen l'ait voulu comme telle. Mais il y donne la parole à la femme et la place en tant qu'être complet.

 

En quelques mots, comment pourriez vous résumer l'histoire que raconte la pièce ?

 

C'est une femme qui emprunte secrètement de l'argent pour payer un voyage de santé en Italie à son mari, ce qui lui sauve la vie. Les dix premières années de son mariage vont servir à rembourser cet argent sans que son époux n'en sache jamais rien. Mais pour pouvoir emprunter l'argent, elle a dû falsifier une signature. Les femmes n'avaient pas les droits qu'elles ont aujourd'hui. Même en Belgique, il a fallu attendre 1962 pour qu'une femme ait légalement le droit de signer un chèque ! La pièce raconte la transformation d'une femme enfant, d'une femme objet, soumise à son mari, en une femme qui veut retrouver son identité de femme et son intégrité d'être humain. Et qui pour faire cela devra claquer la porte de son couple, ce qui était inimaginable à l'époque. Le bruit de cette porte qui claque a retenti dans toute l'Europe et Ibsen est devenu un auteur mondialement connu. Joyce, par exemple, s'est passionné pour Ibsen a un tel point qu'il a appris le norvégien afin de le lire dans le texte.  

 

Dès son lancement, la pièce a connu un succès fulgurant et elle continue d'être jouée un peu partout dans le monde de nos jours. Pour le metteur en scène que vous êtes, quelles sont les principales richesses offertes par le texte d'Ibsen ?

 

C'est quasiment une pièce policière. Il y a un suspens terrible et presqu'insoutenable. Dès la deuxième scène, l'on sait les enjeux et l'on se demande comment elle va s'en sortir. Que va devenir cette femme qui ne peut pas avouer à son mari la faute qu'elle a commise, dans un rapport matrimonial basé sur le mensonge et la duplicité ? Elle pense à la mort, à disparaître. Tous les personnages de la pièce sont extrêmement humains. Le mari aime sa femme comme le meilleur des maris. Les personnages secondaires agissent en fonction d'obligations, de souffrances personnelles. Comme le maître chanteur, de prime abord odieux, dont il apparaît qu'il est motivé par la nécessité. Il n'y a pas de bons et pas de méchants. Il n'y a aucun manichéisme dans la pièce.

 

Henrik Ibsen - 1928-1906

 

La pièce a été montée également à Paris, avec en vedette Audrey Tautou, avant de partir en tournée. La version parisienne, jugée trop vaudevillesque, a reçu de mauvaises critiques. Quels sont les points forts que vous souhaitez donner à la version bruxelloise ?

 

Pour moi, la pièce est le contraire d'un vaudeville. C'est une tragédie, celle d'une femme face à son destin. Je n'ai pas du tout compris la version qui met en scène Audrey Tautou et qui a été montée comme un Feydeau. On a l'impression qu'une vieille oeuvre a été utilisée comme un prétexte pour montrer une star française. Ce qui est dommage, c'est que l'on passe à côté de la pièce. Ici en Belgique, il n'y a pas de stars et c'est un avantage parce que l'on ne va pas voir une pièce pour des acteurs. On va voir une pièce pour la pièce.

 

Cela veut-il dire que vous avez fait le choix d'une mise en scène classique ?

 

Non. Je ne veux pas faire du théâtre musée. Ce ne sera pas une mise en scène classique dans la mesure où la pièce n'est pas montée comme si elle se déroulait à fin du 19ème siècle. Je ne vais pas non plus montrer des gsm mais je mets en scène des personnages que nous pourrions être ou que nous pourrions croiser. Car je crois qu'une des forces du théâtre est de renvoyer à la société sa propre image et de dénoncer les travers de la société. Le décor de Yann Bittner sera au diapason. Il montrera une maison dont les murs sont transparents et qui permettront de voir ce qui se déroule dans les différentes pièces de la maison et à l'extérieur. Les costumes seront choisis pour leur intemporalité.

 

Quelle actrice avez-vous choisie pour interpréter Nora et quels ont été les motifs de votre sélection ?


Pour jouer ce rôle, il faut une actrice très expérimentée et polymorphe car ce personnage est une chenille qui devient un papillon. Il faut être capable de jouer l'un et l'autre. Stéphanie Moriau était l'actrice idéale. C'est un rôle extrêmement compliqué. D'ailleurs un des plus long du répertoire théâtral. Le personnage de Nora reste en scène du début jusqu'à la fin.

 

Le personnage de Nora va en effet subir une transfiguration. Il y a un moment où tout bascule dans la pièce. La version de la pièce avec Audrey Toutou a buté sur cet obstacle. Comment pensez-vous qu'il faut traiter cette difficulté ?

 

En faisant confiance à l'auteur. Plutôt qu'un basculement, Ibsen donne des paliers vers une descente aux enfers. Chacun de ces paliers est nécessaire pour donner une nouvelle dimension au personnage. L'auteur a fait un travail dramaturgique extraordinaire. Il y a quelque chose d'hitchcokien dans la mécanique qu'il met en place.

 

Stéphanie Moriau interprète Nora

 

Dans la pièce, les personnages masculins sont plutôt des hommes faibles, voire pathétiques. Qu'est-ce qui les rend comme tels au fond ?

 

L'ignorance de la psyché féminine. Pour nous les hommes, l'on a souvent du mal à comprendre nos femmes. Cela nous mène à agir de travers. Je crois qu'Ibsen pensait que les femmes sont beaucoup plus intelligentes que les hommes.

 

Ibsen a dit qu'« une femme ne peut pas être elle-même dans la société contemporaine, c'est une société d'hommes avec des lois écrites par les hommes, dont les conseillers et les juges évaluent le comportement féminin à partir d'un point de vue masculin ». Est-ce toujours d'actualité selon vous ?

 

Je crois. Le monde est régi par des hommes de toute éternité. La parité homme-femme a beau être là sur papier et dans les faits. Malheureusement, je crois que la discrimination existe toujours. Il suffit de constater les différences qui persistent au niveau des salaires. La parité est une théorie idéaliste mais elle n'est pas mise en pratique. Ce n'est pas parce qu'il y a des femmes dans un gouvernement que ce gouvernement est pour autant ouvert aux idées de femmes. C'est vrai aussi pour la direction d'une société.

 

La pièce d'Ibsen introduit une réflexion sur le féminisme mais il s'agit également beaucoup de morale …

 

Oui, mais il n'y a pas de jugement moral de la part d'Ibsen. Il veut montrer qu'en matière de morale, le paraître est souvent beaucoup plus important que l'être.

 

Il y a une part de réalisme dans la pièce qui vient en balance d'une forme d'exaltation. N'est-ce pas une difficulté pour sa mise en scène ?

 

Ibsen est un contemporain de Zola. Il est vrai que l'époque est au réalisme. Les valeurs matérielles et les questions d'argent sont alors mises sur la place publique. Mirbeau écrit en 1900 "Les affaires sont les affaires". Il y a aussi dans la pièce des éléments qui sont liés à cette époque comme le thème de l'hérédité et de la maladie. Ce sont des choses que Balzac avait développées. Quant à l'exaltation, au mysticisme, Ibsen entre dans une zone trouble qui est celle du cauchemar, de la perception angoissante et angoissée du monde. A ce moment, il y a un départ vers une zone qui appartient à la psychanalyse et vers la vérité de l'inconscient. Avant Schnitzler et d'autres, Ibsen est un des premiers auteurs à aborder le thème de l'inconscient.

 

Ibsen avait donné une autre fin à la pièce lorsqu'elle fut jouée, sous la pression des censures moralisatrices de la fin du 19è siècle. Il mettait à mal en effet l'image sacralisée du mariage à l'époque. Pour Ibsen, qu'est-ce qu'un "vrai mariage" à votre avis ?

A cause du scandale, il est vrai qu'il n'a pas pu présenter la pièce dans sa version originale qui est celle que nous mettons en scène ici. Je crois qu'un vrai mariage est un mariage où l'homme et la femme se respectent en tant qu'être humains, sans être dans un rapport de domination, comme c'est encore malheureusement souvent le cas. Le mari de Nora dit qu'il n'y a pas un homme qui sacrifierait son honneur pour celle qui l'aime. Et elle lui répond que des centaines de milliers de femmes l'ont pourtant fait.

 

 

Propos recueillis le 9 février 2011
par Gauthier van Outryve d'Ydewalle

 

 

 

         
   

Maison de Poupée d'Henrik Ibsen


Du 16 mars au 9 Avril 2011 à la Comédie Volter


Mise en scène de Michel Wright
Adaptation par Jacques De Decker
Avec Stéphanie Moriau, Bernard d'Oultremont, Jean-Philippe Altenloh, Michel de Warzée et Laure Tourneur


Avenue des Frères Legrain 98 - 1150 Bruxelles

Réservation : 02/ 762 09 63

www.comedievolter.be
   
         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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