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WOLUWE-SAINT-PIERRE - Le 22 juillet 2009

 

 

 

Les porteurs d’âme du Palais Stoclet

La vie ce ceux qui l’ont bâti et y vécurent

 

 

Pour les habitants de Bruxelles-Est qui passent des centaines de fois, chaque année, devant le Palais Stoclet, il y a comme l’impression d’un mystère. Autour du bâtiment à l’élégance parfaite, l’aura qu’apporte une architecture d’exception suscite l’interrogation. Derrière ses façades, peut-on vivre ? C'est-à-dire, habiter une telle demeure ? Y a-t-on vécu ? Qui ? Pour répondre à ces questions simples, il faut entreprendre un voyage vers le passé.

 

 

Photo ancienne du Palais Stoclet

 

C’était il y a un siècle …

 

Vienne, janvier 1903. Le fils d’un grand financier belge, Adolphe Stoclet s’installe dans la Capitale de l’Empire austro-hongrois pour participer à la gestion d’une importante Compagnie de Chemin de fer. L’homme est amateur d’art, fréquente les artistes. C’est l’époque de la « Sécession viennoise », un mouvement de l’Art nouveau qui entend opposer une nouvelle expression artistique « véritable » à l'art défraîchi des salons officiels viennois. Au départ, il s’agissait surtout de peinture. Mais cette année là est marquée par la création de la Wiener Werkstätte (ateliers viennois), une association d’architectes qui veulent étendre les idées d’avant-garde aux arts appliqués, à savoir toutes les formes de création artisanales au service de l’individu et de son habitat. Pour eux, le renouveau de l’art ne doit pas se limiter aux seuls arts plastiques comme la peinture ou la sculpture. L’architecte Joseph Hoffmann est alors l’un des principaux défenseurs de cet « Art total ». Adolphe Stoclet et lui ont le même âge. Entre eux, le courant passe. Ils ont cette même passion qui guide les découvreurs de nouveaux horizons artistiques. Le financier décide de donner carte blanche à Joseph Hoffmann pour lui construire une maison, à Vienne, avec l’ambition d’en faire à la fois un chef d’oeuvre d’architecture, de décoration et de design.

 

 

L'architecte Joseph Hoffmann (1870-1956)

 

L’Art total de Vienne à Bruxelles

 

Mais l’année qui suit, le père et le frère d’Adolphe Stoclet meurent à quelques mois d’intervalle. II doit rejoindre Bruxelles pour reprendre les affaires familiales et gérer la fortune qui lui a été léguée. Européenne avant la lettre, la doctrine sécessionniste considère l’ouverture à l’étranger comme une vertu de l’art revisité. Joseph Hoffmann, qui est d'ailleurs d'origine tchèque, accepte de poursuivre le projet là où son mécène a décidé de vivre. Et voilà pourquoi la future œuvre maitresse de la Wiener Werkstatte ne sera pas construite à Vienne, mais à Bruxelles. Les travaux commencent en 1905 sur l’avenue de Tervuren, au futur numéro 279. Ils se poursuivront durant 6 années pendant lesquelles Hoffmann se verra offrir un budget illimité. Pour la décoration intérieure, il fait appel notamment à Gustav Klimt et Fernand Khnopff. Hoffmann supervise tout. Les meubles, la vaisselle, l'argenterie, les objets de toilettes, les luminaires, le piano à queue, les bacs à fleur, les jouets, les boutons de porte, le mobilier de jardin. Bref, tout doit contribuer à l’avènement « Gesamtkunstwerk », à l’Art total. Les époux Stoclet, lorsqu’ils organiseront les fêtes somptueuses qui marqueront la vie mondaine et artistique de l’époque, se feront les parfaits serviteurs de cette utopie de perfection esthétique. Jusqu’à leurs vêtements, leurs bijoux. Suzanne Stoclet fut priée d'assortir ses toilettes aux fleurs du jardin pour ne pas gêner la perspective. Car Joseph Hoffmann portait l’exigence de la perfection jusqu’à convaincre les occupants de son œuvre de la porter aussi. Selon lui, leur langage et même leurs sentiments pouvaient et devaient y contribuer. Il disait qui si ceux-ci ne reflètent pas « l’esprit de notre époque de façon simple, épurée et belle, nous resterons loin derrière nos prédécesseurs ». Il savait pouvoir porter son affirmation si haut car il connaissait bien les époux Stoclet. Il ne doutait ni de leur engagement ni de leur capacité artistique.

 

 

Adolphe et Suzanne Stoclet à la Belle Epoque

(reproduit avec l'aimable autorisation de Philippe Stoclet)

 

Bon sang ne saurait mentir

 

Si Suzanne Stoclet vivait autant que son mari dans l’amour de l’art, c’est parce qu’elle y était prédisposée. Plus encore que lui. Née Stevens, elle est issue d’une famille qui a beaucoup compté dans l’histoire de l’art. Son père, le galeriste Arthur Stevens, avait été choisi par plusieurs grands peintres modernes de l’époque pour les représenter ; tels Millet, Whistler, Courbet, Manet. Un de ses oncles, Joseph Stevens, est peintre animalier. Il fut un ami proche de Charles Baudelaire qui lui a dédié un de ses poèmes, « Les bons chiens ». Et l’autre frère de son père, Alfred Stevens, est un célèbre portraitiste du second Empire. Chez les Stevens l’atavisme de l’art vient de loin. Le grand-père de Suzanne, Léopold Stevens, est le premier collectionneur des œuvres de Géricault et Delacroix. Déjà au 18ème siècle, leur ancêtre Pierre avait réuni un ensemble important de peintures de Breughel, Memling, Van Dyck, Tenier et Quentin Metsys. Marier les mondes de la finance et de l’art ne fut pas chose aisée. Au départ, Victor Stoclet ne voulait pas de l’union de son fils Adolphe avec cette famille beaucoup trop bohême à son gout. Il aura tenté beaucoup pour l’empêcher. Directeur de la Société générale, il aurait préféré une alliance dans le monde l’establishment, c'est-à-dire la noblesse ou au moins la haute bourgeoisie. A tel point qu’Adolphe dut avoir recours à des démarches juridiques contre son père. Avec succès, ce qui fut heureux à la fois pour les amoureux et pour l’histoire de l’art.

 

 

Façade arrière du Palais Stoclet

 

 

La demeure exceptionnelle de gens simples

 

Au fil des ans, la maison s’emplissait d’objets de collections rassemblés avec patience par les époux Stoclet. Primitifs italiens et flamands, émaux de Limoges et statues du haut moyen âge. Estampes japonaises et sculptures anciennes de toute l’Asie. De façon naturelle, compte tenu de leur propre parcours, ils s’intéressaient particulièrement aux débuts d’un mouvement artistique et d’une civilisation. Mais la beauté des choses qui les entouraient n’avait pour autant pas fait d’eux des gens sophistiqués dans le sens péjoratif et pompeux du terme. Leur petit-fils Philippe Stoclet, qui vécut jusqu’à l’âge de 15 ans avec eux, confie qu’ils n’auraient jamais qualifié de « palais » leur maison, tout au plus et là la rigueur c’était « l’hôtel Stoclet ». Ils disaient que leur demeure était « un lieu enchanté, un coin du monde où l'on se sentirait plus beau et meilleur ». Philippe Stoclet témoigne que c’était au fond « des gens simples, absolument pas prétentieux et accessibles ». Il ajoute que son grand-père a refusé toutes les décorations qui lui ont été proposée, y compris les titres nobiliaires, répétant souvent « Je préfère être un grand bourgeois qu’un petit noble ». Leur univers magnifique n’en était rien plus que familier pour les membres de la famille. Mais il fallait le respecter, bien sûr, et il entend encore résonner « Les mains du mur, les mains mur ! » quand son grand-père demandait aux enfants de ne pas frotter les fresques quand ils descendaient les escaliers.

 

 

Adolphe Stoclet, un homme chaleureux

(reproduit avec l'aimable autorisation de Philippe Stoclet)

 

 

Ils aimaient l’art et ils s’aimaient

 

Dans cette histoire, le plus bel accomplissement, peut-être, est à trouver chez ceux qui ont bâti l’âme de la maison. Adolphe et Suzanne Stoclet. Le rêve de perfection voulue pour les lieux a été vécu comme une réalité par ses maîtres d’ouvrage. Et par leurs illustres visiteurs. Le livre d'or de la famille, dessiné par Hoffmann, fait mention des visites de Jean Cocteau, Anatole France, Sacha Guitry, Darius Milhaud, Diaghilev, Stravinski, les membres de la famille royale de Belgique ... Tous ont pu constater, dans l’émerveillement, la réussite complète que Joseph Hoffmann et les époux Stoclet ont produit ensemble. Inlassablement, du moins pendant les années heureuses de l’avant-guerre, l’âge d’or du Palais Stoclet. Lors des concerts donnés à un public choisi dans la salle de spectacle du palais, pas question pour l’hôte de porter une cravate dont la couleur se déparerait de celle du foulard de sa femme. Leur histoire est belle parce que l’harmonie du décor fut au diapason de celle qui exista entre ses occupants. Harmonie totale, véritable, elle aussi. Les cœurs d’Adolphe et de Suzanne Stoclet battent constamment à l’unisson. Quand le sien s’arrêtera, en 1949, celui de sa femme ne pourra continuer qu’un tout petit moment dans la solitude de l’amour mort. Treize jours, pas plus.

 

 

 

 

Souvenir d’un invité

 

La villa se dresse là rectangulaire comme une vieille tombe égyptienne, mais tu pénètres ce soir dans l’espace enchanteur d’une basilique dans le style de Ravenne. Soudain la porte s’ouvra et la maîtresse de maison lamée d’or par Poiret et coiffée d’aigrettes, au côté d’Adolphe Stoclet, droit dans sa barbe symétrique et lustrée d’Assourbanipal, l’escalier de marbre descendant sur le chemin vers le salon de musique, où Armène Ohanian, une gracile danseuse syrienne, attend sous un voile noir, pendant qu’elle tape sur un tambourin qui était presque aussi grand qu’elle, oui, à ce moment là les invités avaient le sentiment d’être dans une ambiance de conte de fée et l’ensorcellement marchait.

 

 

 

Les héritières et l’héritage artistique

 

Ce fut l’oncle de Phillippe, Jacques qui hérita de la maison et de son mobilier indissociable. Celui-ci se maria avec une bruxelloise d’origine modeste, Anna Geert. A sa mort, il fit d’elle sa légatrice universelle. Jusqu’à son décès en 2002, à 94 ans, la Baronne Anny Stoclet fit en sorte de préserver le Palais Stoclet dans son intégrité. Sans toutefois investir beaucoup dans son entretien, selon Philippe Stoclet qui dénonce son actuel état catastrophique. Ne s’exprimant que pour défendre l’oeuvre d’art, celui-ci précise qu’il ne possède aucune part sur le bien ni aucun intérêt financier qui lui serait lié. Une des filles d’Anny Stoclet, Aude, a plaidé, contre le souhait de ses trois sœurs, pour que le mobilier ne soit pas soustrait du chef d’œuvre de l’Art total de Joseph Hofmann. A elles quatre, ce sont les héritières actuelles du Palais Stoclet et rien ne semble avoir encore été décidé pour sa dévolution future. En 2005, la Région bruxelloise à classé le fabuleux mobilier estimé à 30 millions d’euros. Le Conseil d’Etat a confirmé ce point de vue. Encore mieux protégé depuis son récent classement par l’Unesco au rang de « patrimoine mondial de l’humanité », le palais n’est désormais plus seulement une affaire de famille. D’ailleurs est-il encore une demeure habitable ? Pour Philippe Stoclet, en tout cas pas selon les standards de confort actuels. Et il est évidemment exclu d’installer des sanitaires modernes pour remplacer les anciens. L’avenir du Palais Stoclet est - il faut du moins l’espérer - de s’ouvrir tôt ou tard aux regards des futures générations. Et il serait par trop injuste d’oublier l’homme et la femme qui ont offert au monde entier, en y vouant leur âme, l’une des plus belles maisons particulières qui a jamais été construite.

 

 

GVODY

 

 

Voir aussi notre éditorial : "L'avenir en question du Palais Stoclet"

 

 

 

Adolphe Stoclet, un homme d'une indéniable élégance

(reproduit avec l'aimable autorisation de Philippe Stoclet)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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