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Le 5 novembrel 2011

 

 

 

L'histoire magnifique, houleuse et étrange
du Rouge-Cloître

 

 

L'histoire du prieuré de Rouge-Cloître commence en 1359 lorsqu'un ermite du nom de Gilles Olivier décide de s'installer dans un repli de la forêt de Soignes. Nombreux étaient alors les anachorètes qui vivaient seuls au milieu des bois. Le pieux anachorète d'Auderghem pratiquait des exceptions à son vœu de vivre solitaire puisqu'il recevait les visites fréquentes d'un ami fidèle, le Chanoine Guillaume Daneels. Bientôt, celui-ci se laissa convaincre de quitter la ville pour le rejoindre dans sa retraite du Bruxkens Cluse, ou Ermitage du petit pont. Car les ermites du moyen-âge n'étaient pas ceux des premiers temps de l'église qui eux vivaient tout à fait seuls. Ils décidaient parfois de vivre en groupe afin de prier et pratiquer l'ascèse à l'abri des fureurs et douceurs du monde. Dans la perspective plus large du cénobitisme, les monastères poursuivaient un idéal apostolique dans un cadre liturgique contraignant, tout en jouant un rôle économique important. Mais quand une petite communauté religieuse désirait s'ordonner dans la simplicité afin de se consacrer principalement à la contemplation, ils optaient pour l'érémitisme. En 1366, le Chanoine Daneels obtint de la Duchesse Jeanne de Brabant de pouvoir bâtir un ermitage à l'exemple de ce qui avait été fait à Groenendael une vingtaine d'années plus tôt. Un bourgeois, Gautier Du Moulin s'associa au projet en apportant son patrimoine. Ils s'installèrent beneden den Clabotsborre, à côté de la Source des Clabots, non loin de la première masure de Gilles Olivier. Ils édifièrent là un bâtiment en bois susceptible d'accueillir neuf ermites et qui comprenait une petite chapelle.

 

Les ermites désireux de vivre en communion avec Dieu
en forêt de Soîgnes étaient nombreux au 14ème siècle

 

D'où vient le nom Rouge-Cloître ?

 

Si le cloître était rouge, ce pouvait être à cause de la brique pillée mélangée au mortier qui recouvrait les murs de la chapelle l'originelle. Ou alors parce que le préfixe "roo" du verbe "rooien", arracher en flamand médiéval, rappelait le défrichage de ce morceau de forêt. Quoiqu'il en soit, 15 ans après leur première installation, l'ermitage fut érigé en Prieuré, prit le nom de Saint-Paul en forêt de Soignes et les cinq "ermites" devinrent autant de chanoines. La communauté fut d'abord désignée par le nom latin de Rubea Vallis, traduction de Vallée Rouge. Les noms de Rode Cluse, Roodclooster et Roede cloester apparurent ensuite, conduisant au Rouge-Cloître que nous connaissons. En 1385, une église fut consacrée en lieu et place de la chapelle dont il ne reste aucune trace. La Duchesse Jeanne dota richement le Prieuré en lui offrant des terres étendues et plusieurs étangs poissonneux. Elle n'oublia pas d'exempter la communauté religieuse de tout impôt. Le Prieuré de Rouge-Cloître possédait un moulin et élevait du bétail. Les travaux manuels étaient confiés à des frères convers. Par chance, une carrière de grès se trouvait à proximité. Les pierres converties en chaux permirent de cuire les briques nécessaires aux futures constructions, jusqu'à 100.000 par an.

 

Jan Ruysbroeck

 

L'influence spirituelle de Ruysbroeck l'Admirable

 

En forêt de Soignes, au début du 15ème siècle, il existait deux autres prieurés. Celui de Sept-Fontaines et le Prieuré de Groenendael déjà cité où vivait le grand mystique flamand Jan Ruysbroeck, disciple de Maître Eckhart et auteur de nombreux ouvrages renommés dans l'Europe entière. Maurice Maeterlinck a rappelé l'importance de ce personnage dans son livre intitulé Ruysbroeck l'Admirable. Les trois prieurés furent constitués en une congrégation en 1402 et adoptèrent la règle de Saint Augustin. Dix ans plus tard, ils rejoignirent la Congrégation de Windesheim, du nom d'un ordre augustinien de chanoines réguliers établis aux Pays-Bas lui-même grandement influencé par les écrits de Ruysbroeck entretemps traduit en latin à partir du thiois, un dialecte brabançon proche du flamand. Intégré à un ensemble qui allait bientôt compter une centaine de communautés religieuses en Europe, le Prieuré de Rouge-Cloître y gagna la protection de Rome et prospéra de plus belle.

 

Jan Ruysbroeck

 

Le début d'un âge d'or

 

L'église fut agrandie, une infirmerie fut construite, de même qu'une brasserie. Et surtout, une bibliothèque fut créée, bientôt jouxtée par un atelier de reliure et un scriptorium qui allaient faire la célébrité du Prieuré. Les chanoines calligraphiaient des ouvrages de théologie enrichis de magnifiques enluminures. Leurs réalisations étaient si accomplies que le prieuré acquît rapidement une très haute réputation dans ce domaine. Le Chanoine et hagiographe Jean Gillemans, mort en 1487, fut l'un des grands artisans du développement de la très riche bibliothèque qui rassemblait déjà au départ de superbes manuscrits enluminés plus anciens. C'est en 1476 que le célèbre peintre Hugo Van der Goes (cfr notre autre article consacré à l'artiste) rejoignît la florissante communauté. Sa présence valut au Prieuré les visites fréquentes de son ami l'Archiduc Maximilien de Habsbourg. Celui qui allait devenir le premier Empereur romain germanique, le grand-père de Charles Quint. Maximilien fut des plus généreux avec les chanoines à qui il offrit une nouvelle église en 1513 et d'autres agrandissements dont la Maison de Savoie en 1535 qui servait à accueillir les hôtes de marque. Lors de ses parties de chasse, Charles-Quint venait souvent se reposer au Prieuré après s'être désaltéré à la Source des Clabots qui devint la Source de l'Empereur. Son eau avait la réputation d'être la meilleure qui soit. Le très sanguinaire Duc d'Albe, nommé Vice-Roi des Pays-Bas par le Roi d'Espagne Philippe II en 1566, fréquentait également le Rouge-Cloître pour y prier.

 

Le Rouge-Cloître en 1540
Détail d'une tapisserie "Les chasses de Maximilien" par Van Orley

 

Quand Bruxelles était une ville protestante

 

C'est à cette époque que se développait la doctrine luthérienne, laquelle gagna bientôt à sa cause l'ordre augustinien d'Anvers. Lorsque Charles-Quint apprit que la communauté s'était convertie à la doctrine de Luther, il nomma un Inquisiteur qui fit brûler les séditieux anversois dans un bucher érigé sur la Grand-Place de Bruxelles. Cet événement marqua le début de l'Inquisition dans les Pays-Bas. Les troupes espagnoles commirent toute sorte d'atrocités à l'encontre des protestants bruxellois désignés comme gueux et hérétiques. Tant et si mal qu'il s'ensuivit des mouvements de révoltes. C'est dans ce contexte que les protestants pillèrent et incendièrent le Prieuré de Rouge Cloître en 1572. Au terme de 7 années dévastatrices pour nos contrées, les espagnols furent contraints de partir. Guillaume d'Orange fut proclamé Ruwaert en 1577 à Bruxelles, protecteur des Pays-Bas méridionaux. Et la vie devint difficile pour les ordres religieux restés fidèles à Rome. L'année 1579 fut marquée par les attaques iconoclastes perpétrées contre les églises. Le culte catholique fut carrément aboli en 1581 et les chanoines du Rouge-Cloître furent obligés de se réfugier à Bruxelles, rue des Alexiens. Ils obtinrent cependant de célébrer quotidiennement leurs offices dans l'église du Sablon. A cette époque, le Brabant est officiellement protestant et cela dura pendant 4 ans, jusqu'à la victoire en 1585 du fameux condottiere Alexandre Farnese, général au service du Roi d'Espagne. Les protestants ne furent pas exterminés mais bel et bien chassés de Bruxelles et du reste des provinces qui correspondent à la Belgique actuelle. Les nobles, bourgeois et intellectuels flamands qui avaient été nombreux à souscrire au protestantisme quittèrent en masse le pays. Surtout à Anvers où 40% de la population émigra vers les Pays-Bas septentrionaux. Il faudra des siècles à la Flandre pour se remettre du départ d'une grande part de ses élites. Se souvient-on, en Flandre, que ce sont les espagnols et l'église catholique qui ont précipité le déclin de la culture d'expression flamande ? C'est à cette époque que l'usage du français, également grâce à son statut de langue internationale, put s'imposer. Le 16ème siècle s'acheva avec le règne des Archiducs d'Autriche qui apportèrent la contre-réforme et les Jésuites dans notre pays. Mais les chanoines du Rouge-Cloître ne purent regagner leur prieuré en toute sécurité qu'en 1607.

 

Le Rouge-Cloître en 1670

 

Le prieuré remonte la pente au 17ème siècle

 

La communauté du Rouge-Cloître peina à se redresser. Sur le plan spirituel aussi bien que sur le plan économique, son auréole avait pâli. Les disputes internes se succédèrent. Les travaux entrepris par le Prieur Gilles de Roy touché de mégalomanie causèrent presque la ruine du prieuré. Puis un nouvel élan fut trouvé. Les bâtiments furent restaurés et nombre de personnages célèbres vinrent à nouveau séjourner parmi les chanoines. Tels les archiducs Albert et Isabelle qui furent les principaux mécènes du Prieuré, ou encore Louis de Bourbon, le Prince de Condé et son fils le Duc d'Anjou. Le Rouge-Cloître était alors renommé pour sa splendeur dans tous les Pays-Bas. L'église fut ornée d'une œuvre majeure de Rubens aujourd'hui disparue, La Décollation de Saint Paul. Mais le siècle s'acheva mal. Un incendie ravagea le prieuré en 1693. Par chance, la bibliothèque et ses inestimables merveilles échappèrent aux flammes.

 

La décollation de Saint-Paul de Rubens
Le dessin est une copie d'époque
de l'oeuvre aujourd'hui perdue

 

A nouveau un contexte politique difficile pour les religieux

 

Au 18ème siècle, dans notre pays, la domination autrichienne devint synonyme de persécution latente pour les différentes communautés religieuses. Le pouvoir organisa leur appauvrissement de façon systématique par toutes sortes de mises à contributions forcées. En 1784, Joseph II, décida de dissoudre le Prieuré de Rouge-Cloître en même temps que d'autres ordres contemplatifs. Le despote éclairé les considérait comme superflus au siècle des Lumières et prévoyait de consacrer l'argent récolté à la construction d'hôpitaux et d'écoles. Ce motif altruiste n'aida pas les chanoines à mieux supporter le choc de la mauvaise nouvelle. Un des chanoines raconte comment se déroula la notification d'expulsion : "La communauté est atterrée, désespérée, en larme; tous hurlaient comme des chiens, rugissaient comme des lions; ils changeaient de couleur, palissaient, rougissaient, montraient des fronts bleuis. Le prieur s'évanouit et faillit rendre l'âme. On aurait pu laver le plancher avec les larmes qui l'humectaient". Les 100 hectares de terres et forêts que possédait le prieuré, de même qu'une grande part de ses biens mobiliers furent vendus quelques temps après. Les anciens chanoines furent mortifiés lorsqu'ils constatèrent que c'étaient principalement des ecclésiastiques qui venaient mettre main basse sur leurs biens et pour une bouchée de pain. Les curés des environs firent en effet des affaires en or avec la dispersion des autels et ornements religieux, des orgues et des vieux vins. Le curé des Marolles acheta la toile de Rubens pour prix dérisoire. L'autel de Saint Ubald se retrouva dans l'église Saint-Pierre de Wezembeek. Par contre, lors de la vente publique, l'on ne trouva nulle trace des plus précieux objets d'art répertoriés dans l'inventaire initial. Le Prieur Terlaken fut arrêté, mis au secret et interrogé. Mais il refusa de donner la moindre explication et encore moins de révéler l'endroit où le trésor des chanoines avait été caché. Tous ses biens personnels furent confisqués en représailles, jusqu'à sa modeste tabatière. Quant à la bibliothèque du prieuré, la plus grande partie des livres précieux furent offerte en 1794 par le Chevalier Beydaels à l'Empereur d'Autriche. Ils sont d'ailleurs toujours à Vienne. Le reste se trouve à la Bibliothèque Royale à Bruxelles et dans d'autres collections.

 

Le Rouge-Cloître en 1725

 

Le trésor des chanoines n'a jamais été retrouvé

 

La révolution brabançonne de 1787 avait mis fin à l'enquête sur la disparition du trésor du Rouge-Cloître. L'opposition des milices bourgeoises aux soldats de Joseph II mena à l'indépendance de la Confédération des "Etats Belgique Unis" proclamée en 1790. En juin de cette année, à la faveur d'un contexte à nouveau plus favorable aux tenants de l'église, les chanoines revinrent prendre possession de leurs terres du Rouge-Cloître. Cela se fit manu militari avec l'aide d'un détachement de volontaires et d'une foule de paysans armés. Les troupes impériales revinrent à Bruxelles quelques mois plus tard pour balayer la jeune et éphémère Confédération. Les derniers espoirs d'une renaissance du Prieuré de Rouge-Cloître disparurent en 1796 quand arrivèrent les hussards révolutionnaires français qui pillèrent le peu qu'il restait à piller et chassèrent définitivement les religieux  Un nouvel incendie fait disparaître l'église en 1834. Les différents bâtiments de l'ancien prieuré servirent à créer ce que l'on appellerait aujourd'hui un zoning industriel. Les bâtiments furent vendus et transformés en filature, en teinturerie, en verrerie, en blanchisserie, en fabrique de fagots. On y installa même des bains douches. Mais toutes firent faillite. En 1884, une guinguette fut ouverte pour accueillir les promeneurs bruxellois du dimanche. Elle sera transformée en laiterie puis en hotel-restaurant, villégiature très appréciée qui ne désemplissait pas été après été. Tous les propriétaires successifs ont pris le soin de retourner chaque pierre dans l'espoir de trouver le trésor caché par le Prieur Terlaken. En vain jusqu'ici. L'état belge fit l'acquisition du site en 1910 et le loua à des artistes. Classé en 1965, le Rouge-Cloître est devenu la propriété de la Région bruxelloise en 1992.

 

 

Gauthier van Outryve d'Ydewalle

 

 

 

Le Rouge-Cloître après la guerre de 40-45

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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